mardi, juillet 11, 2006

La tragédie des seconds rôles

Séquence moléculaire d'acide désoxyribonucléique (ADN)
Dans la première confrontation à une œuvre d’art contemporaine, photographique ou autre, il est comme un réflexe de deviner quelle autre œuvre, quel autre artiste se dissimule sous la forme qui nous fait face. Léger symptome d’une postmodernité qui ne voit plus en l’œuvre la brèche par laquelle le vent d’un nouveau monde s’engouffre, mais simplement l’avatar supplémentaire d’une imagerie parfaitement inventoriée. L’œuvre d’art à l’heure de sa duplication, où le processus créatif s’apparente à la manipulation génétique, au clonage, à la dégenéréscence controlée, la mutation. Fluorescence décorative, anneau de Möbius, le Tout se contient et se réfléchit lui-même.

Puisque les lendemains ne chantent décidément pas, puissions-nous au moins visiter le Musée avec ironie, parfois irrévérence…

De cette insolence envers un art et son contenant devenus supplétifs, Jean-Luc Godard a sans doute donné une expression aboutie dans son film Bande à Part. 9 minutes et 43 secondes suffisent aux jeunes protagonistes du film pour visiter en courant le Louvre, réceptacle des images originelles. Record battu !

Cependant, si, dans notre société contemporaine, l’image découle d’une autre image plus que du réel, deux flux restent possibles. La citation consciente où l’artiste aspire volontairement et subsume les images qui le précèdent. « Art citationniste », « Inexpressionnisme », les noms de baptême sont au choix.
Le chemin inverse, celui de la remontée inconsciente d’une image dans une autre est l’autre voie. Le « pentimento » décrit ce moment rare et particulier où l’usure des pigments et du vernis permet la résurgence d’une autre image parasite à la surface d’une peinture. Ébauche, croquis préparatoire, détail masqué, quand le peintre n’a pas carrément recouvert une toile complète dont l’origine reste mystérieuse… Apparition fantomatique, retour du refoulé…
La photographie n’échappe pas à l’ambiguité de ses représentations. Pour convoquer JLG encore une fois… « pas une image juste,…, juste une image ».
Dans un entretien, Jean-Marc Bustamante, décrivant une de ses photographie faite à la chambre 20 x 25, voulait reconnaître dans un homme portant lunettes de soleil, en bas à droite, flou parce qu’en mouvement, Pier-Paolo Pasolini. Au moment où Bustamante à pris la photo, Pasolini était mort depuis plus de 25 ans !
La série Voigtland contient une « fausse carte », une image totalement mise en scène, truquée à l’ancienne, avec du faux sang que l’on achète dans les magasins de farces et attrapes. C’est aussi l’image d’un corps nu féminin, dont les potentialités érotiques « normales » sont niées. Pas de sexe visible, juste le corps en torsion, dans une fausse rigidité, et une partie du visage, celle où la soit-disante balle serait venue se loger. Contrefaçon d’un funeste destin…

Eugène Delacroix La Mort de Sardanapale

Un certain temps après avoir choisi et fait agrandir cette photographie, je me suis interrogé sur son choix parmi d’autres sur la planche-contact. Quand je me suis souvenu de « La Mort de Sardanapale», par Eugène Delacroix et ce personnage secondaire, la plénitude et la carmination de sa chair, dont le sang va bientôt couler. Il y a pour moi un « air de famille » chez ces deux femmes. Peut-être ai-je inconsciemment cherché à retrouver l’une dans l’autre?

Eugène Delacroix La Mort de Sardanapale (étude)

J’ai infiniment de respect pour le cinéma de Catherine Breillat. En tant qu’homme je devrais sans doute combattre sa thèse de la séparation définitive du Masculin et du Féminin, tellement contraire à l’idéal édulcoré et bien-pensant d’une confusion des genres, avènement de la postmodernité sexuelle.

Caroline Ducey dans Romance, film de Catherine Breillat
Pourtant… Dans son cinéma, entre ces deux identités, chaque point de contact et un point de lutte et de souffrance. Vouloir les concilier c’est se diriger tout droit vers la tragédie qui ne manque jamais de conclure ses films, Une Vraie Jeune Fille, 36 Fillette, Romance, Anatomie de l’Enfer,
Douleur de la défloration, souffrance de l’accouchement,… l’erreur de l’Homme est de vouloir conjurer la souffrance de la Femme, qui ne demande pas à ne pas souffrir, tant cette Souffrance est fondatrice de son identité. Malentendu originel, incompréhension motrice et fondamentale… paradoxe d’une Douleur de cinéma plus vraie qu’un monde réel et opposé qui n’a pas plus de densité qu’un concept.

Amira Casar dans Anatomie de l'Enfer, film de Catherine Breillat

Série Voigtland
Le Destin
160 x 160

2 commentaires:

sebcolor a dit…

Je me rappelle avoir tiré ces photographies. Ça fait plaisir de revoir tout ça. Ton blog est vraiment intéressant. Il n’y a pas beaucoup de musique "Black". Pourtant Ornette Coleman était un spécialiste de Webern. Comment réconcilier la tête, le cœur et les jambes.

sebcolor a dit…

As tu pensé aussi à "Lune froide" la nouvelle de Bukowski, mise en image par Bouchitey ?