dimanche, août 20, 2006

Slim Memories

Au grand étonnement de nombre de mes proches, je suis quasiment incapable de montrer une photographie tirée d’un album de famille. Au mieux quelques images éparses, dans tel ou tel tiroir ou dans les limbes de la planche-contact, jamais agrandies. En tous cas rien qui ne montre le défilement cohérent d’une existence, synthétisée et présentable dans ses classeurs, avec feuillets de papier de soie (papier de soi ?) et coins autocollants. Autant le dire sans ambages, compulser un album de famille me procure un sentiment un peu pénible, une gêne. Ce n'est pas le caractère intime de l'image qui me met mal à l'aise. Plutôt le processus de relégation de la mémoire dans un objet tridimensionnel, l'album, et le surcroît d'affect dont il devient le dépositaire.
Je n’ai jamais compris l’attachement à cet objet multiple qui agit comme une légitimité extériorisé de l’individu. Si j’ose la parabole informatique, il me semble que ces albums sont pareils à des disques durs externes qui soulagent l’unité centrale de ses vieux fichiers. On se déstocke la mémoire !!!
La perte ou le vol d’un album de famille peut-être générateur d’une profonde angoisse. La photographie s’est au fil du temps dissociée de son négatif source, elle est désormais irremplaçable, la disparition est, cette fois, définitive. Entraînera t-elle l’effacement total ou partiel de l’individu?
L'appareil photographique, comme bien d'autres machines, relève de la classe des « médiations technologiques ». Il m'est toutefois difficile d'admettre que la machine remplace une fonction cérébrale émotionnelle, en l'occurence la capacité du cerveau à produire intérieurement des images. On m'objectera à juste titre que l'image d'un être cher fixée sur le papier photographique permet le partage avec d'autres spectateurs. Mais à mes yeux cette réunion se tient au dessus d'un cimetière d'évènements et génère, même s'il est parfois teinté d'humour, un sentiment nostalgique. La question de l'animation du souvenir reste entière.
Cette cruciale question de l'identité, du souvenir est au coeur de certaines oeuvres de la littérature et le cinéma de science-fiction. J'en citerai deux dont les propositions anticipatrices ne manquent pas d'intérêt. Film populaire à une époque, les années 50, ou le genre fait fureur, Planète Interdite, propose une séquence remarquable sur un possible futur de l'image contenue dans le cerveau humain. Walter Pidgeon, dans son rôle de savant fou dépassé par ses découvertes fait ressurgir de sa mémoire l'image mouvante, hologrammique, de sa propre fille, personnage central de ses pensées. Dans cette hypothèse, l'avenir promet de réanimer l'image/pensée sans l'intervention d'un support matériel. Une réapparition à volonté du quasi-réel, finissant ainsi avec les manques fondamentaux de la photographie (inanimée) et du cinéma (bidimensionnel). Dans cette scène, c'est justement le partage qui est en jeu, mais cette fois sur une image animée, vivante, dépassant enfin le caractère mortifère de la photographie. Une image de pur plaisir.






Planète interdite, réalisé par Fred McLeod Wicox, prod. Metro Goldwyn Mayer, 1957
De ce film simultanément kitsch et visionnaire on retiendra aussi une bande-son dont l'originalité, les modulations et les stridences électroniques, serviront de ferment à la musique électronique des années 90, comme par ailleurs le compositeur Pierre Henry ou les délires sonores futuristes de Prampolini (808 State sort en 1993 le titre 10 x 10 construit sur un sample de la voix de Walter Pidgeon dans une réplique du film)

808 State, 10 x 10, Zang Tumb Tumb records, 1993








En 1968 Philip K. Dick publie « Les Androïdes Rêvent-ils de Moutons Élèctriques », plus connu sous le titre « Blade Runner ». Fidèle à son questionnement angoissé de l'identité humaine, dont l'androïde sert de contrepoint révélateur, il plonge son héros Deckard dans les affres du doute sur sar propre humanité. Un androïde pourrait-il être plus humain que l'humain? Le film réalisé en 1982 par Ridley Scott, bien que formellement éloigné des sobriétés conceptuelle et stylistique du livre met en scène ce croisement des identités. L'humain au cours d'un rêve convoque une licorne, animal fantastique; un mythe. Image mentale qui ne peut être un souvenir et qui pourtant conforte son humanité, tandis que Rachel, la réplicante en tout point parfaite s'accroche désespérément à ses implants mémoriels sans pouvoir s'échapper de sa condition inférieure et hors la loi. Images légitimantes croisées pour des identités inversées... tout se complique.






Blade Runner, film de Ridley Scott, Warner Bros. prod., 1982

La bande originale de ce film composée par Vangelis sera une autre pierre d'angle de la musique électronique. Rachel song sera reprise quelques années plus tard par les très virtuels Future Sound of London sur l'album Dead Cities.

Au delà de ces illustrations futuristes, la question centrale est sans doute celle de l'épaisseur en jeu dans l'image photographique. Epaisseur sociale et temporelle de l'individu sédimenté dans l'album de famille, mais aussi épaisseur de l'histoire du médium qui fonde sa légitimité ou encore épaisseur d'un sujet photographique (document industriel, reportage,...) Ici, le terme est synonyme de gravité et de sérieux.

Et si la permanence d'une image dans la mémoire se mesurait à la fragilité de son sens, son absence de certitude et de démonstration? Scintiller ou peser, là est la question...

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